Un sacrement, c’est quoi ? Le mot vient du grec mystèrion, le mystère. Celui-là même que nous acclamons à chaque messe après la consécration : « Il est grand, le mystère de la foi. » Et ce mystère tient en une phrase : Dieu nous aime et veut faire de nous ses amis.
Un abîme que Dieu seul peut franchir
Entre Dieu et nous, la distance est infinie. Nous ne pouvons pas la combler. Alors c’est Lui qui vient. Mais comment se fait-il connaître à des êtres qui ne connaissent que par leurs sens ? Saint Paul le dit : « La foi naît de ce que l’on entend » (Rm 10,17). L’homme accède à l’invisible par le visible, à ce qu’il ne peut toucher par ce qu’il touche. Dieu respecte cette nature qu’il a créée : il nous rejoint par des signes.
Mais un sacrement n’est pas seulement un signe. Toute la question est là.
Le Christ, premier sacrement
Le premier de tous, c’est Jésus lui-même. Sans l’Incarnation, Dieu nous resterait inaccessible. « Philippe, qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Par un corps, une voix, des gestes, une vie, le Christ nous donne accès à la Trinité. Il n’est pas un simple signe de Dieu : il est Dieu qui se donne.
L’Église, sacrement du salut
Après le Christ vient l’Église. Le concile Vatican II, dans Lumen Gentium, la présente comme le sacrement du salut. Sainte Jeanne d’Arc avait tout résumé : « De Jésus-Christ et de l’Église, m’est avis que c’est tout un. »
Fait étonnant : avant le IXe siècle, c’est l’Église qu’on appelait « corps du Christ » et l’Eucharistie « corps mystique ». Les deux sont inséparables : l’Église fait l’Eucharistie, et l’Eucharistie fait l’Église, selon la formule reprise par saint Jean-Paul II.
Alors, « le Christ oui, l’Église non » ? C’est diviser le Christ. L’Église est divine et humaine, comme lui. Quand ses membres pèchent, ce n’est pas l’Église qui agit en eux. Et la question se retourne vers nous : nous qui sommes l’Église, faisons-nous connaître le Christ ? Avant de juger les autres, c’est d’abord à nous qu’elle se pose.
Un signe qui fait ce qu’il signifie
Voici le cœur : le sacrement est un signe sensible et efficace. Il ne fait pas que montrer la grâce, il la donne.
- L’Eucharistie n’est pas le signe que le Christ est là : c’est le Christ.
- La confession n’est pas le signe que Dieu pardonne : Dieu pardonne.
- Le baptême n’est pas le rappel de la mort et de la résurrection du Christ : j’y meurs au péché avec lui et je renais à la vie divine.
Tous puisent à une même source, le mystère pascal, du Jeudi saint au dimanche de Pâques. Un seul mystère, pas trois. Les sacrements nous y font participer et nous en appliquent toute la force.
Pourquoi sept ?
Parce que le Christ en a institué sept. Mais il y a une convenance admirable : ils épousent les étapes de notre vie naturelle.
On naît : c’est le baptême. On mange pour grandir : l’Eucharistie. On devient adulte : la confirmation. On se pardonne sans cesse, dès que la conscience s’éveille : la confession. On s’unit : le mariage. On se rend service les uns aux autres : l’ordre. On tombe malade et l’on meurt : l’onction des malades.
Dieu nous connaît bien.
Témoin, c’est-à-dire martyr
La confirmation fait de nous des adultes dans la foi, capables de la défendre. En grec, témoin se dit márturos, martyr. Saint Jean-Paul II distinguait deux martyres : celui du sang versé, et le petit martyre quotidien de vivre en chrétien quand ce serait plus facile de ne pas le faire.
Au fond, tout se joue sur une question : qui est au centre de ma vie ? Si Dieu est mis sur le côté, tôt ou tard il sera dehors, puisque sa place est au centre. « Celui qui sème dans l’Esprit récoltera la vie éternelle » (Ga 6,8). Ce n’est pas facile ? Le Christ sur la croix ne l’a pas trouvé facile non plus.
L’Eucharistie au centre
Parmi les sept, l’Eucharistie est centrale, car elle rend présent le mystère pascal lui-même. Pas un autre sacrifice : le même, si chargé d’amour divin qu’il traverse le temps. Tous les autres y conduisent ou en découlent. Le baptême ouvre à la communion, la confession y prépare, la confirmation la fait recevoir en adulte, le mariage en vit l’union.
On ne vient donc pas à la messe parce que c’est sympathique ou qu’on y chante bien. On y vient parce qu’on y trouve la source de tout amour réel. Sans elle, comment aimer le voisin, l’enfant pénible, le parent difficile, et même le curé qui nous agace ?
Encore faut-il communier avec une intention droite. Pas parce que tout le monde y va, pas pour ce qu’on dira de moi, mais parce que je veux recevoir le Christ et devenir saint.
Trois sceaux pour l’éternité
Baptême, confirmation, ordre : trois sacrements qu’on ne reçoit qu’une fois, trois sacrements marqués par le saint chrême. Ils impriment dans l’âme un sceau indélébile, comme la cire rouge qui scellait autrefois une lettre. Le baptême y inscrit « fils de Dieu ». Fils, pas seulement enfant : incorporés au Fils, nous sommes fils dans le Fils, hommes et femmes, puisque « il n’y a plus ni homme ni femme, vous êtes un dans le Christ » (Ga 3,28). C’est aussi pourquoi saint Paul ouvre ses lettres par « Frères ».
Les deux jambes
Deux sacrements rendent la vie à celui qui est mort spirituellement : le baptême, une seule fois, puis la confession, toujours possible. Aux premiers siècles, on croyait qu’on ne pouvait se confesser qu’une fois ; l’empereur Constantin attendit son lit de mort pour être baptisé.
Et deux sacrements se reçoivent souvent, comme on marche sur deux jambes : l’Eucharistie et la confession. Allez faire un marathon sur une seule jambe. Hier, on ne communiait pas assez ; aujourd’hui, on ne se confesse plus assez. Or la confession n’est pas réservée au péché grave : elle fait grandir la grâce.
Ce que le sacrement change
L’abbé Veillon se souvient d’une dame de 85 ans, très pieuse, que la maladie tenait éloignée de l’église depuis des mois. Elle allait mourir et le savait ; depuis plusieurs jours, elle était très agitée. Il la confesse, lui porte la communion en viatique, lui donne l’onction des malades. Deux jours plus tard, sa fille l’appelle : sa mère s’est éteinte dans un calme total.
Rien n’avait changé autour d’elle. Tout avait changé en elle. C’est exactement cela, un sacrement : pas un symbole qui rassure, mais Dieu qui agit.
Un trésor déjà reçu
La plupart d’entre nous ont été baptisés, ont communié, se sont confessés, ont été confirmés. Nous avons déjà reçu ce trésor, souvent sans y prêter attention. La vraie question n’est donc pas de savoir combien de sacrements nous avons reçus, mais si nous mesurons ce que le Seigneur nous a donné, et ce qu’il continue de nous offrir à chaque messe et à chaque confession.