Il était décidé à ne plus s’énerver…
En sortant de la messe, ce dimanche-là, il s’était promis que cette fois ce serait différent. Il avait entendu l’Évangile, il avait communié, il s’était senti sincèrement décidé à changer. Plus de paroles dures. Plus d’impatience. Plus de colère inutile…
Et pourtant, le soir même, tout avait recommencé.
Un mot de trop à table. Un silence froid. Une irritation qui monte sans que l’on sache pourquoi et cette impression étrange de se voir agir sans réussir à s’arrêter.
En allant se coucher, il se disait : « Je sais ce qu’il faudrait faire… alors pourquoi je ne le fais pas ? »
Cette question est plus ancienne que nous. Elle traverse toute l’histoire humaine et la tradition chrétienne lui donne une réponse très simple :
Parce que vouloir le bien ne suffit pas. Il faut apprendre à le vivre au quotidien et c’est d’ailleurs bien pour cela que l’Église enseigne les vertus.
Beaucoup de personnes pensent que la morale chrétienne est une liste de règles.
Il faudrait faire ceci, éviter cela, obéir à ceci, respecter cela.
Mais la vraie difficulté n’est pas de savoir ce qui est bien. La vraie difficulté est de le faire… toujours ou en tout cas, le plus souvent possible !
Nous savons qu’il faudrait être patient, mais nous nous emportons.
Nous savons qu’il faudrait dire la vérité, mais nous arrangeons de petits mensonges.
Nous savons qu’il faudrait prier, mais nous remettons à plus tard.
Nous savons qu’il faudrait aimer, mais nous nous replions sur nous-mêmes.
L’expérience quotidienne montre que l’homme n’est pas toujours capable de se laisser diriger par sa raison. Il peut se laisser entraîner par son environnement, par ses habitudes, par ses émotions, par la fatigue, par le désir ou par la peur.
De sorte que, même lorsqu’il veut sincèrement faire le bien, il ne parvient pas toujours à l’accomplir.
La tradition chrétienne a pris cette faiblesse très au sérieux et c’est pour cela qu’elle ne parle pas seulement de commandements, mais de vertus.
Une vertu n’est pas un acte, c’est une manière d’être (qui ordonne l’agir).
Dans le langage courant, on appelle vertueux “quelqu’un qui fait le bien”. Dans la tradition chrétienne, le mot est plus profond.
Une vertu est une disposition stable de la personne. Ce n’est pas un geste isolé, mais une manière habituelle d’agir.
On ne devient pas courageux parce qu’on a été courageux une fois.
On ne devient pas juste parce qu’on a été honnête un jour.
On ne devient pas charitable parce qu’on a fait une bonne action.
On devient vertueux lorsque l’intelligence, la volonté et le cœur sont formés de telle manière que le bien devient plus facile, plus ferme, et même plus joyeux.
Les anciens appelaient cela un habitus, une disposition intérieure qui rend l’homme capable d’agir droit dans la durée.
La tradition chrétienne distingue quatre grandes vertus humaines :
- la prudence,
- la justice,
- la force
- la tempérance
et trois vertus qui viennent directement de Dieu :
- la foi,
- l’espérance
- la charité.
Les premières structurent la vie humaine, les secondes ouvrent à la vie divine.
La sainteté ne consiste pas à faire des choses extraordinaires, mais à devenir quelqu’un de stable dans le bien.
Le problème de notre époque est que nous voulons changer sans nous former.
Nous vivons dans un monde où l’on parle beaucoup de liberté, de choix, de sincérité. On nous encourage à décider, à vouloir, à nous engager, mais on parle très peu de “formation intérieure”.
On croit qu’il suffit de décider pour devenir différent, de ressentir pour être vrai, de comprendre pour agir.
Or la vie réelle montre le contraire.
Celui qui n’a pas appris la patience s’énerve.
Celui qui n’a pas appris la tempérance se laisse entraîner.
Celui qui n’a pas appris la force abandonne.
Celui qui n’a pas appris la prudence se trompe.
La tradition chrétienne est loin de se montrer naïve. Elle sait que l’homme ne se transforme pas par des intentions, mais par des actes répétés, par des combats, par une fidélité quotidienne, et aussi bien évidemment, par la grâce de Dieu.
Les vertus sont le chemin de cette transformation.
La sainteté ne donne pas dans spectaculaire, mais dans les petites choses répétées, dans la fidélité.
On imagine souvent les saints comme des personnes extraordinaires. En réalité, ce qui frappe chez eux n’est pas l’exception, mais la constance.
Ils prient quand ils n’en ont pas envie.
Ils restent doux quand ils sont irrités.
Ils tiennent quand ils sont fatigués.
Ils espèrent quand tout semble perdu.
Ils aiment quand ce n’est pas facile.
Ils demandent pardon quand ils se trompent.
Cette stabilité ne vient pas seulement de leur caractère mais d’une vie formée. D’une vie qui s’est laissée façonnée par la grâce de Dieu, chaque fois que l’homme consent à ce que sa volonté soit ordonnée à celle de Dieu et redit ainsi avec le Christ :
Seigneur, non pas ma volonté mais ta volonté.
Les vertus rendent le bien possible dans la durée.
Elles donnent une unité à la personne, lui permettant de rester droit même quand son cœur change, son humeur varie, sa vie devient difficile.
L’Église enseigne les vertus, non pour compliquer la vie, mais au contraire, pour la rendre plus simple, plus vraie, plus belle.
Commencer simplement
Il ne sert à rien de vouloir tout changer en même temps. La tradition spirituelle conseille de commencer par une seule chose.
- Regarder sa journée.
- Repérer ce qui revient souvent.
– Une impatience.
– Une peur.
Puis choisir une vertu à travailler.
Pas en théorie. Dans le concret :
- Un effort par jour.
- Un acte volontaire.
- Un acte de fidélité.
- Une attitude humble.
En somme, ne fondez pas votre action sur un élan passager, mais sur une transformation progressive de votre être.
C’est par des actes répétés, éclairés par la raison et soutenus par la grâce, que l’homme acquiert peu à peu une rectitude stable qui ordonne son intelligence, sa volonté et ses désirs vers le bien et c’est dans cette fidélité quotidienne que peut s’enraciner véritablement une vie vertueuse.